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Kosovo : le trompe-l’œil des relations inter-ethniques

Alors que la situation du Kosovo s’est stabilisée, que les tensions entre communautés albanaises et serbes s’apaisent quelque peu, la communauté internationale manifeste une forte tendance à présenter cette province comme un modèle de réussite de son action. La réalité est bien différente.

Après les combats et bombardements de 1999, la victoire de l’Otan et de l’UCK (Armée de Libération du Kosovo) a permis aux Albanais de revenir vivre chez eux. Mais de nombreux actes de vengeance ont eu lieu. Suite aux meurtres et aux menaces, environ 230.000 Serbes et Romas ont alors quittés la province. Trois ans plus tard, le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations-Unies estime que seulement 5800 de ces « personnes déplacées » seraient revenues. La Mission des Nations Unies au Kosovo (UNMMIK), actuellement dirigée par le représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies Michael Steiner, tente depuis des mois de renouer les liens entre les différentes communautés.

Une méfiance permanente

Les intentions de la communauté internationale dans cette mission consistent à démontrer que l’épuration ethnique n’est pas une solution acceptable. Ce discours a bien du mal à s’appliquer dans les Balkans.
Les Serbes demeurés sur place vivent le plus souvent dans des « villes-enclaves » protégées par les soldats de l’Otan. Le repli sur la communauté ethnique est devenu leur quotidien. Ils n’ont confiance en personne : les Albanais sont leurs ennemis, la communauté internationale les a bombardés et Belgrade les a trahis, estiment-ils. Ils vivent dans leur village, sous protection des soldats de la Kfor, ne se déplacent qu’en bus escortés. Les enfants serbes et albanais vont dans des écoles séparées. Des armes sont disponibles facilement, et chaque communauté garde sous la main des moyens d’autodéfense, malgré les efforts de la Kfor et de la police de l’Unmik.

A Pristina, la population s’est fortement accrue. De nombreux Albanais ont préféré s’installer dans la capitale plutôt que revenir dans leur village d’origine, et ont chassé les résidents serbes.

Des Romas oubliés

La minorité Roma se trouve quant à elle en situation très précaire : considérés par les Albanais comme ayant collaborés activement avec les Serbes, ils sont méprisés, menacés et tenus à l’écart. Ils se sont exilés ou vivent dans des bidonvilles (ce qui n’était pas le cas avant la guerre). Ils ne bénéficient pas de programme d’aide spécifique, et seules trois associations humanitaires s’occupent de les assister. Alors qu’ils étaient plusieurs dizaines de milliers avant la guerre, il n’en resterait que cinq à six mille au Kosovo. Quelques retours individuels ont été notés, mais plusieurs milliers de Romas se sont installés en Macédoine, d’autres à Novi Sad (Voïvodine).

Des retours à risque

L’Unmik a mis en place un programme de retour des « personnes déplacées » qui s’appuie sur la coopération des mairies. En effet, face à l’absence d’organe exécutif central clairement défini au Kosovo, l’Unmik favorise une décentralisation administrative et la coopération locale. Chaque municipalité établit un « groupe de travail municipal », qui prépare les retours ; les réfugiés demandent à effectuer des « visites d’informations » ou des visites « de vision » en accord avec ces groupes ; après cette visite, généralement sous protection des troupes de l’Otan, les groupes de travail municipaux proposent et obtiennent des fonds pour les projets structurels de retour, incluant des aides à la réparation de bâtiments, aux soins, et l’accès à l’eau et à l’électricité ; enfin, le retour des familles et la mise en route des projets peut commencer.
L’idée directrice de cette démarche est que les relations entre communautés ne peuvent actuellement s’établir que par l’arbitrage de la communauté internationale : des aides financières considérables sont conditionnées à la reconstruction du « lien ethnique ».

Malheureusement, le processus ne fonctionne souvent que jusqu’à la fin des travaux de réhabilitation. Le jour de l’arrivée, ou quelques jours plus tard, des « incidents » se produisent, qui rendent les conditions d’installation trop dangereuses pour les familles serbes : insultes, jets de pierre… Des maisons sont sabotées, ou les manifestations d’hostilité dissuadent les candidats au retour. Il est difficile de déterminer si ces actes sont spontanés, ou encouragés par des extrémistes ou des groupes criminels locaux.

Quelques réussites sont quand même à signaler : dans la ville de Gjilan, le maire albanais Lufti Haziri a pris un Serbe comme premier adjoint. 20% des employés municipaux sont Serbes, sans que la communauté internationale n’ait eu à intervenir dans la vie locale. La ville ne connaît pas d’incidents, et elle souvent présentée comme le « modèle » à suivre pour le Kosovo. A Mitrovica, proche de la frontière serbe, la ville est partagée physiquement entre les deux communautés. Les incidents violents ont été nombreux, mais l’on assiste actuellement à un apaisement. Un conseil municipal commun a pu être établi, et un match de football inter-communautaire a pu se dérouler. Mais le dialogue entre les communautés s’arrête là.

Un problème avant tout politique

Les responsables politiques albanais réfutent toute implication dans les incidents, mais le « président » Ibrahim Rugova n’a jamais condamné formellement ces actions. Le retour des Serbes est considéré comme un problème politique par les dirigeants albanais, qui voient la création d’enclaves serbes comme une préparation à la partition du Kosovo, alors qu’ils ont réaffirmés récemment l’indépendance de la province. Tous s’affirment en faveur d’un retour des Serbes, mais à la condition que ces retours s’effectuent à titre individuel et non pas par communautés entières. Ils s’inquiètent des projets de l’Onu, pourtant modestes, qui prévoient la réinstallation de Serbes dans dix communes au nord de la province, sur dix ans.
Face à cette attitude, les villes et villages à majorité serbe ont créé le mois dernier une « fédération des communes serbes », qui pourrait être un prélude à une éventuelle partition de la province.

Même si Michael Steiner affirme que 2003 ne sera pas l’année qui verra la définition d’un statut juridique et définitif du Kosovo, le retour de la confiance entre les communautés du Kosovo passe par l’instauration de liens inter-ethniques clairs et justes, et par la stabilité politique. Toute ambiguïté dans ce domaine encourage les extrémistes. La communauté internationale joue actuellement un rôle d’arbitre entre les communautés albanaises et serbes. Si ce travail a permis le rétablissement d’un ordre social, il ne peut pas être envisagé sur le long terme. Une définition du statut légal du Kosovo (indépendance, partition, ou retour au sein d’une fédération), même si elle ne permet pas d’oublier les exactions passées, fournira une identité commune à tous ses habitants.

 ©  Fabrice Pozzoli-Montenay
Publié par Mondes Rebelles, mars 2003

   

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