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Izetbegovic et la Bosnie fantôme

L'ancien président de Bosnie-Herzégovine est décédé ce week-end des suites de problèmes cardiaques. Symbole de la lutte pour la survie des Musulmans bosniaques, il abandonne derrière lui un pays divisé, traumatisé et exsangue.

La Bosnie survivra-t-elle à Izetbegovic ? Epuisée par la guerre, sous tutelle internationale, rongée par la corruption, elle avait trouvé en Alija Izetbegovic son plus ardent défenseur. Premier président d'un pays reconnu par l'ONU en 1992, il est élu malgré le boycott du scrutin par la minorité serbe. Alors même que Croates et Serbes s'affrontent depuis un an, il refuse de croire durant de longs mois à la réalité de la menace serbe. Il tente, malgré les premiers massacres, de préserver un Etat multi-ethnique. Il n'est pas un homme de guerre, mais incarnera durant trois années la résistance désespérée des Musulmans bosniaques.

Il a toujours milité pour un Islam modéré, progressiste, intégré à l'Europe, « entre l'Est et l'Ouest » disait-il. Considéré avec méfiance par les dirigeants européens, il dut batailler pour sa représentativité politique alors même que son pays sombrait dans la violence. Il trouva plus de soutien, surtout financier, du côté des pays de la Conférence Islamique. Personnage complexe, fin politicien, il essaie d'être à la fois le représentant des Musulmans à travers son parti (le SDA, parti de l'action démocratique) et le leader d'un pays divisé en trois. On lui reprochera d'être un « islamiste », en particulier lorsqu'il crée une unité de volontaires mujahedeens étrangers , la célèbre 7ème Brigade, qui lui est personnellement dévouée.

Il parvient cependant à obtenir le soutien des Etats-Unis, et à reprendre militairement une partie du pays. En 1995, les accords de Dayton, tout en arrêtant les combats, divisent la Bosnie et la placent sous tutelle internationale. Il se retire progressivement de la vie politique, tout en gardant une influence sur son parti.

Aujourd'hui, la Bosnie-Herzégovine n'intéresse plus les stratèges américains. « Lutte contre le terrorisme » islamique oblige, les penseurs du Pentagone préfèrent maintenant la Serbie, considérée comme plus fiable pour contrer les menaces terroristes.

Les programmes humanitaires ont presque tous cessé et les donations internationales se raréfient. La Bosnie existe-t-elle encore ? Son territoire est partagé officiellement en deux (Fédération croato-musulmane et entité serbe). Aucune décision politique ne peut être prise sans l'aval du représentant des Nations Unies. Malgré l'aide internationale, le pays ne se redresse pas économiquement, contrairement à la Serbie et à la Croatie. Corruption généralisée, crises politiques à répétition, fuite des cerveaux gangrènent la Bosnie. La société civile ne s'est toujours pas remise du traumatisme de la guerre.

« Les jeunes quittent le pays, car ils ne voient aucun avenir » regrette Sarah Kasmo, vice-présidente de l'association des Bosniaques de France (voir la vidéo - en format RealPlayer). « L'économie ne redémarre pas, l'industrie tourne au ralenti. » 30% du budget du pays est encore consacré à l'armée, et la population craint toujours une reprise du conflit. Les charniers découverts récemment près de Srebenica ont ravivé les souvenirs.

Pourtant, Izetbegovic croyait encore à une Bosnie réunifiée : « La Bosnie survivra si les Serbes restent des Serbes, les Croates des Croates et les Bosniaques des Bosniaques, mais si tous se sentent d'abord membres de ce pays. Je voudrais donner le conseil d'exclure la vengeance mais de réclamer la justice et la vérité. Que personne ne recherche la vengeance, car la vengeance attire la chaîne du mal » déclarait-il récemment.


 ©  Fabrice Pozzoli-Montenay
Publié par Digipresse sur Yahoo! Actualités, 20 octobre 2003

   

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