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L'action humanitaire dépouillée de toute illusion

( "Frontières" - Sylvie Brunel - Ed. Denoël - 442 pages)

Voici un livre qui se présente comme un roman, mais dont l'objet réel est de démonter la mécanique de l'aide humanitaire. Deux Candide mettent leur vie et leurs compétences au service de l'idéal humanitaire, incarné par l'association Mission contre la Famine. Ils se retrouvent au Sawana, pays imaginaire d'Afrique, mélange sanglant de Rwanda et d'Ethiopie. La réalité quotidienne va les consumer.

Des ONG au service des institutions

Sylvie Brunel décrit en détail les mécaniques qui ont, selon elle, perverti l'indépendance des ONG.
Les financements les plus importants proviennent d'Etats, qui tirent profit de l'image positive des ONG. Les dons des particuliers deviennent de plus en plus difficiles à obtenir et demandent des efforts marketing : mailings, courriers de relance, opération de sensibilisation de l'opinion. De plus, ces dons dépendent fortement de l'actualité internationale présentée par les médias.

L'auteur aborde aussi les intérêts communs des ONG et des journalistes dans les pays en crise : les premiers ont besoin de faire connaître la situation pour obtenir des dons, les seconds bénéficient de voyage de presse que les pauvres médias français seraient bien en peine de leur offrir. Un échange de services récompensé par la publication d'articles élogieux sur l'action de l'association humanitaire.
Sylvie Brunel reproche la simplification outrancière des faits au public, le manichéisme facile, le confort moral offert aux spectateurs occidentaux face aux malheurs des pays du tiers-monde.

Les enjeux stratégiques de l'action humanitaire

Le livre est touffu, remplis de références et de portraits que seuls les connaisseurs du milieu peuvent reconnaître. Le lecteur est transporté des camps de réfugiés dévastés par le choléra aux arcanes du pouvoir politique de l'ONU. Si les personnages restent peu fouillés, les situations évoquées sont criantes de vérité. Depuis l'employé local servant d'informateur de police au guérillero cynique, en passant par les paysans plus intéressés à revendre le matériel humanitaire qu'à l'utiliser, Sylvie Brunel dépeint un paysage désespérant. La générosité des actions humanitaires des années 70 et 80 a laissé la place aux calculs géopolitiques et financiers. Les ressources naturelles du Sawana seront ainsi rendues "exploitables" par le déplacement forcé d'une partie de la population. Celle-ci sera nourrie par des humanitaires placés devant le fait accompli.

Une démonstration sans conclusion

Sylvie Brunel dénonce, critique, attaque. Sa rage et sa lucidité nourrissent chaque page de l'ouvrage. Cela fait plusieurs années qu'elle a rendu public les dérives dont elle a été témoin. Elle s'est créée de solides inimitiés dans les milieux humanitaires, et ce "roman" enfonce le clou. Faut-il pour autant en conclure à l'inutilité, voire la nuisance, de l'aide humanitaire ? Le citoyen qui souhaite encore aider des populations en danger en retiendra surtout qu'il lui est vital de s'informer sur la réalité de l'utilisation des fonds, et de se méfier des discours opportunistes trop liés à une actualité médiatique éphémère. Ceux qui se sentaient une vocation de "volontaires humanitaires" et se préparaient à partir en toute innocence peuvent lire ce roman : il leur apprendra la réalité complexe des ONG.

 ©  Fabrice Pozzoli-Montenay pour Conflictuel.com

   

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