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Pourquoi les ONG sont prises pour cible en Irak

Après les attaques terroristes contre la Croix-Rouge et les Nations-Unies, les associations humanitaires se sentent menacées en Irak. Mais le problème est aussi politique. L'humanitaire est de plus en plus perçu comme un instrument de la politique occidentale.

Les attaques-suicides contre le personnel de l'ONU (22 morts) et de la Croix-Rouge (12 morts) inquiètent les associations humanitaires travaillant dans le pays. Certaines se trouvent en Irak depuis de nombreuses années, alors que le pays se trouvait sous embargo international, et que la population était privée de médicaments. D'autres sont arrivées après la chute de Saddam Hussein, pour travailler sur l' « urgence » : rétablissement de l'eau, distribution de l'aide alimentaire. Face à la montée de la violence, elles hésitent sur l'attitude à tenir.

«Les ONG représentent des cibles faciles à frapper» souligne un militaire occidental. «Elles disposent rarement d'une équipe de sécurité, de locaux protégés, et leurs équipes sont au contact de la population, et d'éléments parfois hostiles» rappelle-t-il. Selon lui, la «résistance» est en fait composée de groupes aux intérêts, aux buts et méthodes très divers, allant d'ex-soldats professionnels de l'armée irakienne à des fanatiques religieux. «Seuls les plus extrémistes et anti-occidentaux s'en prennent aux ONG. Une grande majorité de la population irakienne apprécie le travail des ONG ou de la Croix-Rouge» estime-t-il.

Une analyse partagée par Alain Boinet, secrétaire général de l'association Solidarités, présente à Baghdad. « Notre équipe sur place constate un paradoxe entre les attentats, et le très bon accueil qu'elle reçoit auprès de la population.»
L'association a quand même renforcé les mesures de sécurité, en limitant les déplacement par exemple. Mais selon lui, « le principal problème de sécurité, c'est le banditisme, les attaques de véhicules sur les routes » plus que la menace terroriste. L'appauvrissement de la population irakienne et la facilité à se procurer des armes ont conduit à la multiplication de braquages.

Des médias qui noircissent le tableau ?

La sécurité en Irak varie aussi énormément d'une région à l'autre. «Je travaille depuis 1999 dans le Kurdistan irakien» explique Gérard Gautier, responsable de l'Institut Français de Langues à Erbil, et représentant de l'association France Libertés. «Les médias noircissent le tableau et ne montrent qu'un côté de la situation en se focalisant sur les attaques anti-américaines dans le triangle sunnite. Ici la situation n'est pas du tout la même. Les Américains sont très discrets. Et les Kurdes jouent le développement économique à fond la caisse ! Nous n'avons jamais eu autant d'inscrits à nos cours que cette année» indique-t-il.

Sylvie Brunel (photo), ancienne présidente de l'association Action contre la Faim, spécialiste des questions humanitaires et auteur de «Frontières» (éd. Denoël), un livre qui évoque l'utilisation politique des ONG (voir notre vidéo). Selon elle, «il y a une confusion accrue sur le rôle de l'humanitaire depuis que les entreprises privées, les gouvernements, l'armée font de l'humanitaire. Les attentats contre la Croix-Rouge et l'ONU en Irak visent des symboles de l'ingérence étrangère. Les organisations humanitaires sont devenues des acteurs du conflit» juge-t-elle.

Ne pas se montrer avec la CPA

Une situation que souhaitent pourtant à tout prix éviter les acteurs sur le terrain.
«Nous ne voulons pas être confondu avec la Coalition. Nous ne sommes jamais passés par la CPA (Autorité Provisoire de la Coalition), cela ne s'est pas révélé nécessaire jusqu'à maintenant» indique Alain Boinet. «Nous ne travaillons pas avec les Américains. D'ailleurs c'est bien simple, nous ne les voyons jamais !» s'exclame Gérard Gautier. «Ce sont les Kurdes qui prennent tout en main. Nous n'avons jamais été agressés.» «Il n'est pas question de jouer les héros, soit on travaille, soit on évacue» affirment-ils tous deux.

Mais Sylvie Brunel enfonce le clou: «l'humanitaire a été instrumentalisé par la puissance publique qui en a fait un outil d'influence. La plupart des organisations non-gouvernementales vivent grâce à des financements de l'Etat maintenant ! La France, les Etats-Unis financent directement des ONG. Et rester en Irak, dans la mesure du possible, c'est avoir accès à des financements très importants» souligne-t-elle. «Quand il dépend autant de l'argent public, l'humanitaire ne peut plus être neutre.»

Des ONG instrumentalisées

Des analystes estiment ainsi que les Etats écartés des budgets de reconstruction, car opposés à la guerre, tentent de remettre un pied en Irak via les ONG. Mais «les prises de position du gouvernement français contre la guerre ne sont pas comprises de la population irakienne» selon Gérard Gautier. «La position de la France est perçue comme pro-Saddam». Les personnels humanitaires français et les journalistes sur place doivent sans arrêt expliquer la position particulière de la France dans le conflit. « Mais nous n'avons jamais rencontré de réaction franchement hostile » indique Alain Boinet.

Laisser l'Irak aux Irakiens ?

«Les baassistes jouent le chaos. Les Américains ont fait beaucoup d'erreurs au début» estime le responsable de France Libertés. « Mais je suis désolé de la position des Nations Unies (de réduire leurs effectifs, ndlr) qui correspond aux attentes des terroristes. Ce sont les Irakiens qui font les frais de la situation.»

Dans de nombreux pays (Bosnie-Herzégovine, Cambodge, Somalie…) l'humanitaire a remplacé ou bouleversé considérablement l'économie locale. Ce qui conduit Sylvie Brunel a estimer que « les Irakiens ont les compétences nécessaires à la remise en route de leur pays. Ne faudrait-il pas leur confier le soin de reconstruire leur pays ? »



 ©  Fabrice Pozzoli-Montenay
Publié par Digipresse sur Yahoo! Actualités, 17 novembre 2003

   

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