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Qui est pauvre en Europe de l’Est ?

Tous les indicateurs sociaux de pays d’Europe centrale et orientale montrent un développement de la pauvreté, avec deux périodes critiques : l’immédiate transition au début des années 90, et les toutes dernières années. Ces phénomènes de pauvreté sont en grand partie liés à l’évolution de l’emploi.

« Il y a un blackout sur la pauvreté et l’exclusion dans les pays d’Europe centrale » n’hésite pas à déclarer François Bafoil, directeur de recherche au CNRS/CERI, sociologue spécialiste des sociétés post-communistes., lors d'une table ronde organisée par Médecins du Monde le 14 septembre 2004 et la revue "Humanitaire".

A la question « qui est pauvre dans les Peco? » , il répond ainsi :
- les chômeurs (qui représentent dans certaines régions plus de 20% de la population)
- les jeunes non qualifiés
- les minorités (Roms, Tziganes…)
- les populations des villes qui étaient essentiellement ouvrières (sud de la Pologne par exemple) et/ou vivaient de l’exploitation minière.
- les populations rurales

Les chômeurs, nouveaux venus sur la scène sociale

Les pays d’Europe de l’Est n’ont aujourd’hui pas retrouvé le volume d’emploi qu’ils affichaient au début ou au milieu des années 90. Le chômage est devenu la principale inquiétude des populations. Cette situation est inédite pour ces pays qui, avant 1989, ne connaissaient pas officiellement de chômage.
Les pays baltes fournissent des chiffres précis : en Lituanie, l’emploi atteint en 2001, 91 % de son niveau observé dans les statistiques de 1994 ; en Lettonie, il s’est rétracté de 20 %, entre 1992 à 2000. En Estonie, les statistiques d’emploi sont inférieures de 30 % en 2002 par rapport à ce qu’elles étaient en 1997. En Pologne, les statistiques publiées mettent en évidence une diminution de 2,8 millions d’emplois entre 1990 et 2004.

Le chômage touche en premier lieu les femmes, les jeunes (en Pologne, 44% des 15-24 ans sortis du système scolaire sont au chômage) et les travailleurs à faible niveau d’instruction..
En général, les zones agricoles et les régions vivants d’industries lourdes en pleine restructuration connaissent ainsi de forts taux de chômage. Elles se caractérisent par un faible niveau d’instruction, et des chiffres de chômage de longue durée les plus élevés. La possibilité de reconversion sont faibles, et les populations n’ont guère d’espoir de retrouver rapidement des emplois. Parmi l’ensemble des chômeurs, un sur deux en moyenne, est sans emploi depuis plus d’un an, soit une proportion bien supérieure à celle que l’on observe dans l’Europe des quinze. Cette proportion atteint 57 % en Pologne en 2002 (38 % des chômeurs l’étant depuis plus de 24 mois) et 71 % en Slovaquie ; elle est sensiblement inférieure uniquement en Hongrie (41 %).
Les disparités régionales ont tendance à s’accroître car les créations d’emplois interviennent surtout dans les métropoles. Celles-ci, bien insérées dans les échanges internationaux, ont bénéficié d’un fort dynamisme des activités tertiaires. Ainsi, le chômage est particulièrement élevé dans les régions du nord et de l’ouest de la Pologne et touche les industries navales et portuaires de la région de Szczecin, comme les voïvodies agricoles de Mazurie ou de la frontière allemande.

Au delà des effets du chômage, la pauvreté touche également une fraction de la population en emploi. Dans les pays de l’Europe de l’Est, les salaires, en particulier ceux des ouvriers et des non-qualifiés, n’ont pas suivi l’inflation persistante jusqu’au milieu des années 90, et le phénomène des « working poor » affecte aussi ces pays. Si la proportion estimée de travailleurs pauvres n’est que de 5 % en République tchèque, elle atteindrait 10,5 % en Pologne et 17,4 % en Estonie13. Les ouvriers agricoles, les agriculteurs et les travailleurs indépendants sont les principales catégories socioprofessionnelles touchées. Il faut enfin noter que des minorités (Roms en Hongrie, Russophones en Estonie et Lettonie) connaissent des phénomènes spécifiques de pauvreté et des problèmes de discriminations et d’intégration.

Les handicapés, à l’écart du marché du travail

Entre 1995 et 2000, la Pologne a toutefois connu une chute de 40 % du nombre des personnes handicapées occupant un emploi ordinaire. Les causes de cette réduction sont multiples mais reflètent sans doute les carences des politiques de réadaptation et de formation ainsi que les difficultés à faire respecter des quotas d’emploi.

Des retraités « sacrifiés »

La situation des personnes âgées ne mobilise pas les foules. Les sytèmes de retraite sont en cours d’individualisation dans les plupart des Peco. Le pouvoir d’achat des retraités est très faible. Certains parlent même de « génération sacrifiée ».
Selon Katharina Müller, chercheur au German Development Institute, on observe actuellement dans la plupart de ces pays en transition un schéma commun : le passage d’un système de redistribution à un système fortement basé sur les revenus individuels, avec apport personnel. En même temps, les écarts dans les systèmes de protection des personnes âgées se creusent. « Quinze ans après le début des transformations, la réforme des retraites n’est pas achevée dans ces pays » indique-t-elle. « Pour que les personnes âgées vivent mieux qu’actuellement, la réussite d’un système sera déterminé par le contexte politique et économique.»

Des dépenses sociales globalement stables

Dans les pays entrants dans l’UE, la part des dépenses sociales dans le PIB n’a pas changé depuis le début des années 90. Compte tenu de la diminution sensible du PIB pendant la même période, ceci correspond de fait à une diminution du montant réel consacré aux dépenses sociales. Elles résistent dans certains pays : la part du PIB consacrée aux dépenses sociales dernières reste de 22 à 24 % en Slovénie, en Hongrie (mais en incluant les dépenses d’éducation) et en Pologne mais elle n’atteint qu’à peine plus de 15 % en Estonie et en Lituanie.
Les systèmes de protection sociale mis en place dans les années 1990 dans les Peco ont pour partie joué un rôle d’amortisseur, mais dans d’autres cas ont accentué la pauvreté de certains groupes de population, dans la mesure où les conditions d’obtention des prestations ont été resserrées, les taux de remplacement réduits et indexés de façon de plus en plus stricte sur l’activité antérieure et où le pouvoir d’achat des retraites a parfois diminué. La faiblesse de l’indemnisation du chômage, accompagnée d’une restriction progressive de ses conditions d’accès a fait basculer une proportion importante de chômeurs vers les dispositifs d’assistance.
Lles hôpitaux publics voient leur budget baisser, et la médecine privée est très chère. Elle se développe surtout dans les villes, où se trouve une clientèle nombreuse et plus aisée.Les campagnes voient leurs médecins disparaître.

Des procédures trop lourdes pour les associations

Les aides caritatives, fournies par des Ong, ne devrait répondre qu’à une demande urgente et ponctuelle. Dans certains cas, elles sont en passe de remplacer les structures d’Etat. « Mais les associations ne sont pas pas intégrées au débat public» indique Gilles Sohm, du Comité Peco. Seuls les gros réseaux associatifs ont pu accéder aux aides européennes. « Les dossiers sont extrêmement difficiles à compléter, les délais trop longs, et la présentation des budgets prévisionnels pose des soucis aux associations qui n’emploient pas de comptable. Cela s’améliore progressivement grâce à des formations » selon Gilles Sohm.
En Pologne, en république Tchèque, en Russie, les Eglises mettent en place des aides de charité qui aide directement la société civile.

Des législations décalées

Dans le domaine du droit du travail, les gouvernements procèdent à un « détricotage » progressif de la législation, selon Kathy Rousselet (CERI). On encourage la création d’entrepreneurs individuels, avec comme slogan « il vaut mieux être employeur que salarié ». Parfois, les salariés n’ont tout simplement pas le choix : ils doivent devenir un fournisseur extérieur pour continuer à travailler, prenant à leur charge les charges et les contraintes. Ces création d’entreprises individuelles prennent parfois des formes étranges : ainsi, les commerciaux de la société de télécommunication Orange en Roumanie ont un statut d’entrepreneurs individuels.
On constate une absence de dialogue social, sauf pour fixer des minima sociaux et pour défendre des avantages acquis dans la fonction publique. Bien loin des discours de principe, on constate que dans la « nouvelle Europe », l’esprit du temps n’est pas l’Europe sociale.

Crédit photo : association Notchlejka

 


 
©  Fabrice Pozzoli-Montenay
article publié en novembre 2004
dans le n°49
de la Lettre du Colisée

   

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