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[Cet article est basé sur une intervention
lors du History Institute for Teachers 2003 organisé par
la FPRI
sur "La Rencontre de l'Amérique
et de l'Islam," les 3 et 4 mai 2003. Traduction par conflictuel.com]
L'ISLAM ET L'OCCIDENT: UNE PERSPECTIVE
HISTORIQUE
par Jeremy Black
L'utilisation d'éléments historiques
afin de valider des recommandations politiques n'est que trop tentante
en temps de crise. Elle est en même temps précieuse
pour offrir une résonance historique aux problèmes
du moment. C'est certainement ce qui a eu lieu ces deux dernières
années. Nous avons été inondés d'ouvrages
sur l'histoire du terrorisme, de l'Afghanistan, de l'Irak, et sur
les relations entre l'Islam et l'Occident.
Certains de ces travaux ont été de très bonne
tenue, mais beaucoup sont restés superficiels. C'est compréhensible:
l'occasion commerciale a joué un rôle majeur. Il y
a aussi de sérieux problèmes d'analyse.
CARACTERE CENTRAL DU CONFLIT AVEC L'OCCIDENT
? NON PAS.
L'un des plus importants se rapporte au besoin de
distinguer entre les perceptions de la puissance islamique sur le
long terme et entre des événements à plus court
terme (qui n'en restent pas moins urgents). Il y a en particulier
une tendance à exagérer le caractère central
du conflit, et encore plus des relations, avec le monde occidental
dans l'histoire islamique. Cela se fait aux dépens de trois
tendances, premièrement le besoin pour l'Islam de confronter
d'autres sociétés, deuxièmement l'importance
des divisions au sein du monde musulman, et troisièmement
la diversité des liens entre l'Islam et l'Occident. Le dernier
point peut être rapporté, plus généralement,
au révisionnisme moderne sur la nature multiple de l'impérialisme
occidental, un thème que j'ai abordé dans "Europe
and the World 1650-1830" (New York: Routledge, 2002).
En ce qui concerne le premier point, il faut noter
qu'au cours de son histoire l'Islam n'a pas été en
relation qu'avec le monde chrétien mais aussi avec d'autres
espaces culturels. Nos propres inquiétudes quant à
la relation entre l'Islam et la Chrétienté semblent
soulignées par une représentation cartographique montrant
un monde musulman qui s'étend jusque dans les Balkans et
la Méditerranée occidentale. Cependant, si la carte
conventionnelle - où les distances relatives sont représentées
- est remplacée par une carte où sont représentées
les populations relatives (voir "Maps and Politics," Chicago
University Press, 1997), émerge alors une perception très
différente de l'Islam. Cela devient une religion qui n'est
plus essentiellement centrée sur le monde arabe mais sur
l'Asie du Sud: Indonésie, Pakistan, Bangladesh, Inde et Iran.
Cette situation est comparable avec celle de la Chrétienté,
qui est désormais d'avantage représentée dans
les Amériques et (de plus en plus) en Afrique qu'en Europe.
Cette reconceptualisation géographique permet
de percevoir d'autres défis que ceux venant du monde chrétien.
En particulier, le choc entre l'Islam et l'Hindouisme s'est révélé
un facteur majeur de la tension politique en Asie du Sud, encore
accentué après le retrait de la puissance coloniale
britannique. Ainsi le Kashmir est une ligne de fracture majeure
pour bien des Musulmans, tandis que le développement du militantisme
Hindou en Inde et les difficultés auxquelles le Parti du
Congrès est confronté pour maintenir une approche
laïque génèrent une inquiétude considérable.
En Asie Centrale, le défi est venu de l'expansion chinoise
aussi bien que de la russe. Par ailleurs, comme c'est le cas des
Chrétiens, par exemple en Amazonie, l'Islam est en compétition
avec des croyances tribales, notamment en Indonésie. L'importance
du monde oriental de l'Islam est telle que certains des lieux de
conflit avec "l'Occident", au moins sous la forme du christianisme,
incluent les Philippines et Timor.
Lorsqu'on se penche sur l'histoire de l'Islam, on
ne peut qu'être frappé par la persistance de conflits
avec des peuples non chrétiens, ainsi que par le caractère
dominant de ces conflits pendant de longues périodes de cette
histoire. Il n'est par exemple que trop facile de présenter
la période médiévale sous l'angle des croisades,
thème qui a connu un regain de popularité récemment,
et de suggérer, avec certains polémistes islamistes,
que les pressions occidentales contemporaines s'inscrivent dans
cette tradition. Cependant, outre le fait que les croisades visaient
également les "païens" (en Europe de l'Est),
les Chrétiens hérétiques (comme les Albigeois
ou les Hussites) et les adversaires de la Papauté, lorsque
Saddam Hussein voulait évoquer une terrible menace étrangère
sur Bagdad, il ne faisait pas allusion aux attaques chrétiennes
contre l'Islam (ni à la capture de la ville par les Britanniques
au cours des deux guerres mondiales), mais aux Mongols.
Quand en 1258 Bagdad est tombée devant une
armée mongole commandée par Hulagu, la légende
veut que des centaines de milliers de personnes aient été
massacrées. Pour le monde musulman du XIIIè siècle,
les Mongols étaient bien la menace la plus importante, devant
le conflit avec les Croisés à la même époque.
La Perse et l'Anatolie avaient déjà été
conquises par les Mongoles et en 1260 Hulagu capturait Damas. Par
la suite, l'avance mongole au Moyen-Orient fut arrêtée
par les Mamelouks musulmans basés en Egypte (cf."War.
An Illustrated World History," Sutton Publishing, 2003).
QUEL MODELE DE LA GUERRE ?
Le rythme fulgurant des conquêtes mongoles
démontre un autre point qu'il est important de garder à
l'esprit lors de l'étude des relations militaires entre l'Islam
et la Chrétienté: combien il peut être dangereux
de supposer qu'un modèle occidental de la guerre sous la
forme de forces occidentales, et plus tard d'infanterie utilisant
le feu de salve, était dominant. A bien des égards,
c'est une lecture anachronique de conflits plus récents.
L'Asie méridionale en est un bon exemple. Ce qui est mis
en exergue dans les ouvrages occidentaux, c'est comment les Européens
ont navigué autour de l'Afrique, atteignant les eaux indiennes
au début du XVIème siècle, et comment ils ont
alors utilisé leurs armes à feu d'infanterie pour
triompher de leurs adversaires (musulmans et non musulmans), avec
au premier plan la bataille de Plassey, où les Britanniques
commandés par Robert Clive ont battu le Nawab du Bengale
en 1757.
Si l'arrivée, d'abord des Portugais puis
des autres Européens, dans l'Océan Indien et les eaux
adjacentes, notamment la Mer Rouge et le Golfe Persique, a bien
étendu considérablement la zone de contact entre la
Chrétienté et l'Islam, l'étendue de la menace
ne doit pas être exagérée.
Le monde musulman se montra capable d'une réponse
énergique: les Portugais furent repoussés de la Mer
Rouge et d'Aden au début du XVIème siècle,
et évincés de Muscat (1650) et de Mombassa (1698)
par les Arabes Omanais. En Inde même, les assauts à
travers l'Afghanistan furent pendant longtemps plus importants que
les actions européennes dans l'histoire militaire et les
développements politiques, en particulier la conquête
du Sultanat de Delhi par les Mogols dans les années 1520,
l'invasion perse des années 1730 aux dépens de l'empire
Mogol, et celle des Afghans vingt ans plus tard, culminant dans
la victoire sur les Marathes (Hindous) à Panipat en 1761
(voir "War and the World. Military Power and the Fate of Continents
1450-2000", Yale University Press, 1998).
Cette bataille reflétait une longue série
de conflits entre des armées de cavaliers, qui ont eu un
impact crucial sur le monde islamique, par exemple les campagnes
de Tamerlan avec la conquête de Delhi (1398), Damas (1401)
Bagdad (1401) et la défaite des Turcs Ottomans à Ankara
(1402). C'était une politique de force: Tamerlan était
brutal envers ceux qui résistaient, l'illustration la plus
spectaculaire étant l'érection de pyramides avec les
crânes des massacrés: peut-être 70 000 lors de
la répression d'un soulèvement à Isfahan en
1388. Une fois de plus, aux XVIème et XVIIème siècles,
les lignes de fracture les plus importantes dans le monde musulman
séparaient les Ottomans des Safavides de Perse, et ces derniers
des Mogols d'Inde.
Leurs luttes étaient plus importantes que
celles avec la Chrétienté. Ainsi, les Safavides se
préoccupaient d'avantage des Ottomans, des Moghols et des
Ouzbeks (avant de succomber à une attaque Afghane en 1722),
que des Portugais, évincés d'Ormuz en 1622. Même
sur la frontière traditionnelle avec la Chrétienté,
il y eut peu de signes d'un échec musulman jusqu'à
la perte de la Hongrie au profit des Habsbourgs autrichiens dans
les années 1680 et 1690. Ainsi, le défi portugais
au Maroc fut écrasé à Alcazar-Quivir en 1578,
et la pression européenne n'y redevint sérieuse qu'avec
l'avancée des Français en 1844 à partir de
leur nouvelle base en Algérie.
Pour les XVIIIème et XIXème siècles,
on peut parler d'avancées chrétiennes, en particulier
celle des Russes dans les Balkans et en Asie Centrale, mais il faut
prendre garde de ne pas les anticiper. Si les Français ont
conquis l'Algérie à partir de 1830, les Espagnols
avaient échoué devant Alger en 1775 et 1784. Si les
Britanniques ont conquis l'Egypte en 1882, il y avaient échoué
en 1807, et dans l'intervalle l'Egypte avait été une
puissance dynamique, s'étendant en Arabie (où elle
vainquit les Wahhabites), au Proche Orient, au Soudan ou dans la
Corne de l'Afrique: les forces Egyptiennes capturèrent Equatoria
(Soudan méridional) en 1871, Darfour (Soudan occidental)
en 1874, et Harrar (plus tard Somalie Britannique) la même
année. Ces dates sont un rappel de la brièveté
de la domination occidentale, ainsi que de la période relativement
récente à laquelle elle débuta: le Soudan ne
fut conquis par les Britanniques qu'à la fin des années
1890, la bataille décisive étant livrée à
Omdurman en 1898. La rivalité entre Perses et Ottomans, demeurée
importante jusqu'au XIXème siècle, mérite également
d'être mentionnée.
LES TENSIONS AVEC L'OCCIDENT ONT-ELLE EU PLUS
D'IMPORTANCE QUE CELLES ENTRE MUSULMANS ?
Ainsi, les tensions politiques autant que religieuses
au sein du monde musulman peuvent être considérées
comme beaucoup plus importantes pour les Musulmans eux-mêmes
que l'ascendance occidentale, relativement récente. Et même
ce dernier cas a des exceptions. Si la guerre du dernier demi-siècle
au cours de laquelle le plus de Musulmans sont morts, la guerre
Iran-Irak de 1980-88, opposait deux puissances musulmanes, il en
a généralement été de même au
cours de l'histoire musulmane. De plus, les regroupements d'alliés
de confessions différentes ont été fréquents.
Soliman le Magnifique a coopéré avec les Français
contre les Habsbourgs dans les années 1530. Quand les Portugais
furent chassés d'Ormuz, Abbas Ier a bénéficié
de la coopération des Anglais.
Tant les impérialistes britanniques, en Inde
et au Nigeria, que russes , en Asie Centrale, ont coopéré
avec des dirigeants et des intérêts musulmans en même
temps qu'ils en combattaient d'autres. Cela fait partie d'un processus
plus général dans lequel les liens - en particulier
politiques et économiques - entre des entités musulmanes
et occidentales sont allés de pair avec leur opposition.
Il n'y a pas de raison pour que cela cesse, bien que la nature des
sociétés musulmanes, avec des populations jeunes,
en expansion rapide et centrées sur des communautés
urbaines fragiles, pose des problèmes particuliers. L'expérience
passée indique le besoin d'un engagement politique autant
que de la force militaire. Un bon exemple d'Etat musulman autoritaire
qui est passé de l'opposition politique à la coopération
est la Turquie, qui a refusé d'accepter un règlement
de paix après la Première Guerre Mondiale comprenant
une domination grecque de la côte égéenne et
la présence de troupes européennes à Constantinople.
Derrière Kemal Atatürk, les Turcs purent faire prévaloir
leurs vues après avoir battu les Grecs en 1922 et confronté
les Britanniques la même année. Cela dressa le décor
d'une amélioration à long terme des relations avec
le monde occidental, qui a aussi permis de contenir la persistante
animosité gréco turque.
Il faut aborder le terrorisme de manière
solide et active, mais la destruction de ben Laden ne nous sera
que d'un bénéfice limité si d'autres organisations
islamistes radicales et anti-occidentales apparaissent et se développent.
Pour comprendre ce défi, il faut porter un jugement éclairé
sur les mondes musulmans, en évitant les assertions simplistes
faisant état d'opposition culturelle immuable. L'histoire
et la réalité sont bien plus complexes et, disons
le, bien plus encourageantes.
Foreign Policy Research Institute
WATCH ON THE WEST
www.fpri.org
ISLAM AND THE WEST: A HISTORICAL PERSPECTIVE
by Jeremy Black
Volume 4, Number 2 May 2003
(c) Foreign Policy Research
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