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Reconstruction du vieux pont de Mostar : symbole ou illusion ?
Le
23 juillet 2004, le « Vieux pont » de Mostar a été
inauguré en grande pompe : discours, personnalités
internationales, feux d'artifices se sont succédé
pour célébrer sa reconstruction. L'événement
a été présenté comme un symbole de l'amélioration
de la situation en Bosnie-Herzégovine. L'ouvrage avait été
détruit en 1993 au cours des violents combats entre milices
croates et forces gouvernementales bosniaques. Mais le Vieux Pont
représente peut-être plus le symbole de la division
inter-ethnique de la Bosnie qu'une illusoire vie commune entre communautés.
Avant la guerre, la population de Mostar
comptait 33 % de Croates, 35 % de Bosniaques et 19% de Serbes, selon
le dernier recensement yougoslave. Durant le conflit, le siège
de Mostar est resté largement ignoré des médias
internationaux, focalisés sur Sarajevo. Pourtant, la lutte
a été féroce dans la ville et aux alentours.
Après avoir repoussé ensemble les attaques serbes
en 1992, les forces croates et musulmanes se sont entre-déchirées
pendant 11 mois en 1993. Les ultra-nationalistes croates de la région
d'Herceg-Bosna étaient à ce moment convaincus de la
défaite des Musulmans, et pensaient partager la Bosnie-Herzégovine
avec leurs ennemis serbes. Mais la résistance des troupes
gouvernementales fut désespérée et inouïe.
Alors que le ravitaillement était régulièrement
coupé, que l'Etat-major bosniaque donne la priorité
à la défense du nord et du centre du pays, les forces
musulmanes tiennent et repoussent toutes les attaques. La ligne
de front va couper la ville en deux, le long des berges abruptes
de la Neretva. Dans la partie Est, la population musulmane va terriblement
souffrir du siège : manque de nourriture, pénurie
de médicaments, absence d'électricité et de
gaz, la vie quotidienne est bien pire que dans la capitale. Dans
la partie croate (ouest), le ravitaillement est assuré depuis
la côte dalmate. Les rares convois humanitaires de l'Onu destiné
aux Musulmans sont systématiquement dépouillé
de 50% de leur contenu aux check-points croates, au nom d'un «
équilibre entre les parties ». Les combats se calmeront
progressivement, et les deux armées finiront par coopérer
contre les Serbes en 1995 sous la pression internationale.
Les berges abruptes de la Neretva
La violence des combats et les souffrances endurées
ont marqué les esprits. Douze ans après, les gens
n'ont pas oublié ou pardonné, et la ville reste divisée
selon l'ancienne ligne de front. Une purification ethnique de fait
a eu lieu, les milliers de Serbes et de Bosniaques ayant été
chassés de chez eux par les troupes croates de Bosnie et
refoulés dans l'autre partie de la ville. De même,
les derniers habitants croates de l'Est ont récupéré
des appartements vides sur la rive occidentale et y sont restés.
Les habitants serbes sont partis vers Nevesinje, en Republika Serpska.
Depuis, les deux communautés vivent
en s'ignorant : Musulmans et Croates envoient leurs enfants dans
des écoles différentes, regardent leurs propres chaînes
de télévision et ont leur propre équipe de
football. Les tensions restent fortes, et les rares téméraires
qui se hasardent sur «l'autre rive » sont encore trop
souvent la cible d'agressions provoquées par des groupes
de jeunes nationalistes. La mixité entre Serbes, Croates
et Musulmans n'est plus qu'un souvenir, un passé que la nouvelle
génération n'a pas connu.
Les bonnes intentions de la communauté
internationale
Cette séparation de fait est combattue par
les fonctionnaires de la communauté internationale. L'inauguration
du pont « un symbole d'espoir pour l'avenir, qui je le
crois fermement verra la Bosnie-Herzégovine devenir un membre
à part entière de l'Union européenne »,
a déclaré Chris Patten, le commissaire européen
aux Affaires extérieures.
Le Haut Représentant, Paddy Ashdown, a donné
l'ordre en mars de mettre un terme à la ségrégation
politique de la ville en zones bosniaques et croates. Mais ses directives,
bien qu'ayant valeur de loi, ne sont pas appliquées par les
partis nationalistes au pouvoir, la Communauté démocratique
croate (HDZ) et le Parti musulman de l'Action démocratique
(SDA). Le désaccord tourne essentiellement autour d'un système
compliqué de « poids ethnique », qui veut s'assurer
qu'aucune communauté ne peut voter avec plus de poids que
les autres. Il faudrait une majorité des deux tiers pour
que le conseil puisse gouverner. Sur les 35 conseillers, pas plus
de 15 pourront venir du même parti. La communauté serbe
de Mostar, une force marginalisée et rétrécie
depuis le conflit bosniaque aurait droit à quatre partis
alors qu'un seul sera réservé pour les autres. Une
situation qui ne convient pas aux politiciens locaux. Seuls les
dirigeants musulmans nationaux poussent à une réunification
de la ville. « L'ouverture du Vieux Pont ouvre une nouvelle
page de l'histoire bosniaque », a déclaré
le Premier ministre Adnan Terzic. La réouverture du pont
est une « victoire pour la paix et pour la Bosnie en tant
que société multiethnique et multiculturelle
», a souligné pour sa part Sulejman Tihic, qui dirige
la présidence multiethnique de Bosnie.
Mauvaise volonté croate
Mais actuellement, la volonté de réunification
est beaucoup plus marquée chez les Musulmans que chez les
Croates. « Les Croates représentent 60 % du corps
électoral, ils n'ont que 42 % de sièges au conseil
», se plaint Josip Merdzo, dirigeant local du HDZ. La partie
croate de la ville est fière de son développement
économique et ne voit pas d'intérêt à
se rapprocher de leurs anciens adversaires. Par contre, la partie
bosniaque a perdu l'essentiel de ses industries et ne vit que grâce
au tourisme et à l'aide internationale.
La réunification de Mostar est l'une
des nombreuses conditions sine qua non pour permettre à la
Bosnie-Herzégovine de s'inclure aux institutions et pactes
menant directement à l'intégration européenne
du pays. La situation de la ville témoigne clairement du
décalage total qui existe entre le discours officiel optimiste
des institutions internationales, et une réalité quotidienne
qui n'est pas sans rappeler la situation au Kosovo (voir
notre article).
© Fabrice
Pozzoli-Montenay
Publié le mercredi 4 août 2004 sur colisee.org
(comité de liaison et de solidarité avec l'Europe
de l'Est)
crédit photo : mouvement
pour la paix dans les Balkans
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