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Irak : analyse du travail des médias
( "Irak, les médias en
guerre" - collectif, sous la direction d'Olfa Lamloum - Ed.
Actes Sud - 240 pages)
Quel rôle les médias ont-ils joué dans le débat
sur la légitimité de la guerre en Irak ? Comment ont-ils
présenté les faits ? Parfois simples relais d'un discours
officiel, ont-ils permis à leurs lecteurs ou spectateurs
de se forger une opinion indépendante ? Les auteurs de cet
ouvrage ont examiné les médias de quatre pays (Etats-Unis,
Irak, France, Israël, Turquie).
Une presse américaine soumise au
"marketing de guerre"
Les médias américains s'interrogeaient encore sur
la légitimité de l'attaque contre l'Irak quelques
jours avant le déclenchement des hostilités. Mais
au premier coup de feu tiré, le patriotisme, le soutien aux
troupes, et le suivi des soldats minute par minute l'emportaient
sur la critique.
Le livre relève aussi une véritable opération
de "pollution de l'information" : 44% des Américains
interrogés lors d'un sondage en février 2003 étaient
convaincus que des terroristes du 11 septembre 2001 étaient
Irakiens (aucun ne l'était), et 51% estimaient que Saddam
Hussein était impliqué. Une désinformation
que le gouvernement a sciemment entretenue, jouant sur le flou des
affirmations et sur la méconnaissance du Moyen-Orient par
une grande partie du public. Des équipes de communication,
des firmes de relations publiques payées par la Maison-Blanche
ont travaillé d'arrache-pied pour justifier l'invasion de
l'Irak. Simplification des enjeux, diabolisation de l'adversaire,
patriotisme, peur, agitation de la menace terroriste ont été
systématiquement mis en avant par les officiels, et leurs
discours ont été repris par les médias sans
recul. Lorsque des informations apparaissaient comme erronnées,
leur correctif n'apparaissait que de façon très discrète.
L'administration Bush a totalement rompu la politique de "transparence"
qu'avait mis en place l'équipe Clinton, et a exercé
un contrôle très strict de l'information.
Depuis la chute du mur de Berlin, la presse américaine dans
son ensemble a fortement réduit sa couverture de l'actualité
internationale. Ainsi, les grands quotidiens régionaux ne
consacrent que 3% de leur espace à "l'étranger".
La télévision règne : pour 82% des citoyens
américains, elle est la source principale d'information,
et les télévision locales rencontrent un succès
croissant.
D'autre part, les grands groupes médiatiques ne voyaient
aucun intérêt à critiquer la politique de l'administration,
alors que des négociations importantes avaient lieu sur les
parts de marchés publicitaires et les règles de concentration
des médias. Les journalistes critiques ont été
écartés par leur hiérarchie, et les informations
gênantes pour l'administration mises de côté.
L'auto-censure fut extrêmement forte. Alors que l'opinion
était encore extrêmement partagée sur la conduite
à tenir, seules 6% des personnes interrogées par les
quatre grandes chaïnes de TV mettaient en doute la nécessité
de déclarer la guerre. La crainte d'apparaÎtre comme
"non-patriote" a mené les médias à
un surenchère, des chroniqueurs n'hésitant pas à
accuser des journalistes de "traîtres" et autres
noms peu glorieux. La parole n'a été que très
rarement donnée à des commentateurs ou des représentants
politiques arabes.
Les Français ont pu apprécier la violence de ces discours
en étant directement mis en cause par les journaux et radios
conservateurs pour leur opoosition à la guerre.
Lorsque le conflit a commencé, les télévisions
ont donc tout naturellement fait la "promotion de la guerre"
et des soldats américains. La chaîne conservatrice
Fox News y
a gagné ses galons de leader des chaînes d'information
continue. La transmission instantanée des images de la guerre,
par les journalistes rattachés aux unités de combat,
a nourri le public d'images spectaculaires. Mais les informations
transmises étaient très souvent erronnées,
parcellaires, et contredites rapidement. L'incorporation des journalistes
dans l'armée américaine était très favorablement
perçue dans les rédactions, qui craignaient de se
retrouver, comme en 1991, avec une guerre sans images. Cette proximité
a permis de développer une sympathie spontanée pour
"nos soldats".
Face à cette déferlante patriotique, Internet a commencé
à jouer un rôle équilibrant. Les sites d'informations
britanniques de la BBC
et du Guardian,
plus critiques sur la guerre, ont constaté que les connexions
en provenance des Etats-Unis avaient fortement augmenté.
Le mouvement anti-guerre
américain s'est structuré autour de l'internet,
et de nombreux sites ont tenté de recouper les informations
fournies par les médias (voir par exemple Warblogging
ou Juan Cole).
Le rôle de contre-pouvoir, dont se targuait la presse américaine
dans les années 70, pourrait ainsi se transmettre à
ce nouveau média de masse.
Des Français à l'abri de
tout reproche ?
Les médias hexagonaux ont généralement exprimé
leur auto-satisfaction sur la couverture du conflit. Pourtant, selon
cet ouvrage, ils ont reproduit les même fonctionnements que
leurs confrères américains : reprise du discours officiel
dans un premier temps, puis suivi émotionnel des troupes
engagées sur le terrain. Tous les rédacteurs en chef
estiment pourtant avoir donné un point de vue "équilibré".
Henri Maler analyse ainsi les temps d'antenne que TF1 a distribué
au journal de 20 heures, et il conclut à "un simulacre
d'exhaustivité". Il estime que "la hierarchisation,
la présentation et la militarisation de l'information servent
la guerre américano-britannique". L'utilisation du conditionnel,
qui devrait servir à relativiser une information, a permis
au contraire de multiplier les approximations et de diffuser les
rumeurs les plus fantaisistes.
Pendant les opérations militaires, la dramatisation et l'exaltation
l'emportent sur l'analyse et le recul. Mais ces critiques ne pourraient-elles
pas s'appliquer aux médias du monde entier ? Dans ce cas,
c'est le fonctionnement classique des médias qui est remis
en cause, ce qui n'est pas l'objet de l'ouvrage.
En Israël, pas de questions
Le traitement du conflit par les médias israéliens
se réduit à l'analyse des pages du quotidien Haaretz,
le "journal des gens qui pensent". Une approche qui occulte
un peu trop le rôle joué par les chaines de TV et de
radio en Israël, et la couverture des autres médias
de presse écrite. On ne sera guère surpris de lire
que Haaretz, malgré son image de journal des intellectuels,
a très souvent reproduit in extenso le discours
officiel des Etats-Unis sur la réalité de la menace
irakienne. Les analyses politiques du quotidien considèrent
très tôt la guerre comme inévitable et justifiée.
Les pays opposés à l'intervention sont attaqués
violemment, en particulier la France. Un article signale pourtant,
le 16 février 2003, que "les experts israéliens
ne croient pas en la possibilité d'une attaque chimique des
Irakiens, mais n'osent pas le dire publiquement". Une information
qui ne sera pas développée et restera inaperçue.
Une presse turque foisonnante
Le contraste est impressionant avec la diversité et la richesse
d'opinions de la presse turque dépeinte par Pierre Vanrie.
Voisine de l'Irak, la Turquie est directement concernée par
le conflit en cours. Son alliance stratégique avec les Etats-Unis
ne l'a pas empêchée de refuser le passage de forces
de combat terrestres US sur son sol.
Mal connue en France, la presse turque connaît une évolution
démocratique sans précédent. L'auteur présente
clairement les groupes de presse, l'historique des grands médias,
les relations avec le pouvoir. Entre islamistes modérés,
nationalistes, pro-européens, pro-kurdes et kémalistes,
la diversité des approches politiques est vaste.
Les éditorialistes, véritables
vedettes des quotidiens turcs, ont chacun exposé les arguments
qui les avaient amené à se définir pour ou
contre l'intervention américaine en Irak. Tout en prenant
la mesure de la relation entre la Turquie et les Etats-Unis, ils
ont mis en avant l'aspect humain du conflit et le coût terrible
que la population allait payer. La question du séparatisme
kurde, et des conséquences d'une autonomie des Kurdes irakiens,
est revenue régulièrement dans les colonnes.
Durant la guerre, la presse de tendance islamiste a mis en avant
les civils tués dans le combats, et ne montre jamais les
soldats US comme des "libérateurs". Le principal
quotidien modéré, Milliyet,
se montre relativement neutre dans ses titres.
Pierre Vanrie relève que malgré la diversité
des opinions exprimées, il n'y pas eu de véritable
débat de fond dans les médias. Un constat qui pourrait
s'appliquer à tous les pays étudiés dans cet
ouvrage.
© Fabrice
Pozzoli-Montenay pour Conflictuel.com
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