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Après l'Empire - Essai sur
la décomposition du système américain
Emmanuel Todd - 233 pages - Ed. Gallimard 2002
Dans
un livre aux accents parfois volontairement provocateurs, Emmanuel
Todd se livre à une analyse du rôle des Etats-Unis
dans le système international. Dès les premières
phrases, le ton est donné :
"Les Etats-Unis sont en train de devenir pour le monde un problème.
(…) Garants de la liberté politique et de l'ordre économique
durant un demi-siècle, ils apparaissent de plus en plus comme
un facteur de désordre international (…)". Cependant,
l'objet est d'offrir un modèle explicatif du comportement
américain, et pas un tract anti-américain. Ce modèle
explicatif peut, selon les termes de l'auteur, se résumer
ainsi: "au moment même où le monde apprend à
se passer politiquement de l'Amérique, celle-ci tend à
perdre ses caractéristiques démocratiques et découvre
qu'elle ne peut se passer économiquement du monde".
Une intéressante analyse sociologique
et démographique.
Au cours des deux premiers chapitres, "Le mythe
du terrorisme universel" et "La grande menace démocratique",
Emmanuel Todd démontre de manière convaincante que
le terrorisme musulman intégriste, comme en leur temps le
fascisme et le communisme en Occident, sont le reflet des bouleversements
sociétaux qu'a provoqués la transition démographique
de ces pays. Dans la mesure où cette transition est pour
l'essentiel déjà en cours, voire effectuée,
la vague intégriste est dans l'ensemble sur le recul. L'auteur
brosse un portrait un peu hégélien d'une évolution
générale vers la littérarisation. Dans ce contexte,
il imagine à moyen terme un monde démocratique où
les conflits armés disparaîtraient et pour lequel le
modèle onusien de régulation internationale prévaudrait.
Cette partie du livre dans laquelle est exposée pourquoi
"le monde apprend à se passer politiquement de l'Amérique"
est une des plus convaincantes, l'auteur y évoluant clairement
en terrain de connaissance (voir le lien établi entre la
transition démographique et l'intégration culturelle
des musulmans dans "Le destin des immigrés, assimilation
et ségrégation dans les démocraties occidentales",
Seuil 1997). De même l'argument selon lequel les démocraties
tendent à privilégier d'autres moyens de résolution
de leurs différends que le conflit armé est généralement
bien accepté même lorsqu'on garde des doutes sur la
notion d'un monde sans guerre.
L'Amérique, nouvelle Rome…
Dans les trois chapitres qui suivent, Emmanuel Todd
compare l'Amérique à la Rome impériale, devenue
improductive du fait du tribut qu'elle prélevait sur ses
colonies, et par là même devenant de plus en plus dépendante
de ses dépendances. Dans "La dimension impériale"
et "la fragilité du tribut", l'auteur cherche à
effectuer une "révolution copernicienne" dans l'évaluation
du dynamisme américain afin de mettre en doute la vision
habituelle selon laquelle les capitaux affluent vers les Etats-Unis
parce que c'est l'économie mondiale la plus productive. En
fait, par une analyse des flux industriels, il montre que l'économie
américaine est fondamentalement improductive et qu'une grande
partie de sa croissance affichée, qui justifie l'investissement
étranger, ne reflète pas une différence de
productivité mais des hausses de prix largement spéculatives
dans l'immobilier et les services.
Le résultat paradoxal est une économie
à la fois prédatrice, puisqu'elle draine l'épargne
mondiale au profit d'activités improductives, et indispensable
par son rôle keynésien de seule zone de forte consommation.
Donc plus l'afflux de capitaux mondiaux (et notamment européens)
vers l'Amérique diminue la consommation globale, plus l'économie
mondiale à besoin de l'Amérique (et donc justifie
ces flux) comme la seule zone de consommation qui reste, mais cette
relation est illusoire et l'Amérique reste structurellement
plus dépendante du reste du monde que l'inverse. Après
sa tentative de donner un sens à l'histoire en début
d'ouvrage, Emmanuel Todd reste donc hégélien en nous
exposant à l'échelle internationale la dialectique
du maître et de l'esclave.
Si l'on souscrit à cette analyse, l'issue
ne peut être qu'instable parce que la demande globale va fatalement
diminuer et augmenter le poids relatif de la ponction effectuée
par l'économie américaine jusqu'à la rendre
insupportable. Mais "l'Amérique n'a pas la puissance
militaire de Rome" qui lui permettrait de maintenir son taux
de prélèvement. De ce fait, les Américains
sont obligés de nous traiter "comme des membres de la
société dominante centrale". Or, le recul de
l'universalisme est, décrit Emmanuel Todd, "la tendance
idéologique centrale de l'Amérique actuelle",
et c'est ce qu'il s'emploie à démontrer dans le chapitre
suivant. Là encore, comme pour la démographie au début
de l'ouvrage, ce chapitre fondé sur une analyse anthropologique
est intéressant et convaincant. On sent qu'on est au cœur
des spécialités de l'auteur.
De nouveaux pôles de pouvoir
Selon Emmanuel Todd, l'Amérique a besoin
que ceux qui payent lui versent un "tribut impérial"
le fassent de leur plein gré, faute de posséder une
puissance militaire suffisante pour les y contraindre. Comme elle
n'a pas choisi la stratégie de l'universalisme culturel pour
des raisons anthropologiques qui sont propres à son modèle
de civilisation, elle est obligée de se livrer à une
gesticulation militaire, entretenant des crises régionales
avec des acteurs de second plan qu'elle puisse ensuite écraser
afin de démontrer le caractère indispensable de son
rôle de gendarme planétaire.
Cependant, ce modèle inégalitaire
entre en conflit et est de plus en plus perçu comme une menace
par d'autres modèles de civilisations qui sont soit égalitaires
à vocation universaliste, comme la Russie, soit fondés
sur une relation contractuelle entre partenaires égaux comme
l'Europe. Emmanuel Todd voit un renouveau militaire de l'Europe
et de la Russie qui se poseraient en contrepoids de la puissance
américaine. C'est à partir de ces rapports de force
qu'il prédit le déclin inéluctable du rôle
américain d'unique superpuissance. Si l'auteur est toujours
aussi convaincant dans ses analyses démographiques, son optimisme
quant à la capacité russe de se poser en challenger
géostratégique de l'Amérique est plus difficile
à partager.
Dans sa conclusion, l'auteur voit un monde
multipolaire émerger par un phénomène de rétroaction
négative dû au fait que l'Amérique dans son
option militariste actuelle se fixe des objectifs qui sont au dessus
de ses moyens. Le basculement ne pourra être que relativement
lent du fait des faiblesses des autres pôles de puissance
mondiaux (Japon, Europe, Russie, à terme Chine).
Un livre d'actualité
L'ouvrage en général est d'une actualité
brûlante. Il offre d'excellentes analyses démographiques
qui rejoignent celles d'autres chercheurs pour relativiser l'universalisme
du "choc de civilisations" annoncé entre l'Occident
et l'Islam. Sans minimiser le danger potentiel de ces périodes
de transition (qu'on se rappelle l'Allemagne nazie…), Emmanuel
Todd a le mérite de les mettre en perspective et de les décrire
pour ce qu'elles sont vraisemblablement: un phénomène
passager, une transition à négocier et, ce qui est
encore plus important, déjà largement négociée.
Les analyses anthropologiques sur les modèles de société
différents en Europe, en Amérique du Nord et en Russie
sont également très solides et utiles pour comprendre
certaines différences fondamentales dans les approches actuelles,
de part et d'autre de l'Atlantique. Enfin, il est toujours salutaire
de remettre en cause "vulgate " ou pensée unique
actuelles sur le plan économique et de se demander de temps
à autre pourquoi le roi a l'air tout nu.
L'ouvrage est plus faible sur certains aspects économiques,
et notamment l'importance que peut avoir la production d'ordre,
de normes, voire une authentique nouvelle économie. Les mêmes
arguments que ceux de ce livre ont été avancés
à la fin du 18ème siècle par les mercantilistes
pour critiquer l'abandon "néfaste" de son agriculture
par l'Angleterre au profit d'une industrie qui ne faisait que consommer
(des biens agricoles) sans rien produire (puisque là encore,
seul comptaient l'or et l'agriculture). A sa décharge, Emmanuel
Todd est parfaitement conscient de cet écueil potentiel et
dit clairement qu'il ne voit rien et pense donc qu'il n'y a rien
à voir, mais que la possibilité existe théoriquement
que l'économie américaine soit bien en train de produire
une catégorie de biens radicalement nouvelle que les échelles
de valeur traditionnelles (notamment la production industrielle)
seraient incapables de juger.
L'auteur est également peu, voire pas du tout convaincant
quand il parle de géostratégie au sens strict et de
la culture militaire américaine. Par exemple la notion que
les Américains sont culturellement incapables de faire une
guerre coûteuse et que leur modèle militaire est le
conflit asymétrique comme les guerres contre les Indiens
c'est ignorer la Guerre de Sécession et l'attitude américaine
pendant les deux guerres mondiales. De ce point de vue, Emmanuel
Todd est l'esclave d'un bagage culturel français qui veut
que l'efficacité militaire se résume au courage, lequel
se mesurerait à la capacité à mourir. Cette
attitude a rendu les Français très habiles à
mourir en masses et à perdre pratiquement toutes les guerres
qu'ils ont menées ces deux derniers siècles, là
où les Américains qui s'intéressaient plus
à leur capacité à tuer des ennemis qu'à
se faire tuer eux-mêmes ont généralement fait
mieux que nous.
Heureusement, ces quelques critiques concernent
des aspects anecdotiques du livre, et ne remettent pas en cause
sa thèse générale. Cette dernière rejoint
des analyses de Kennedy (l'auteur de "Naissance et déclin
des grandes puissances"), pourtant nettement moins critique
et plus optimiste quant au maintient d'une dominance américaine
à court terme, qui note que les Etats-Unis sont dans la dialectique
classique de sur-extension militaire puisqu'avec environ 5% de la
population et 30% de l'économie mondiales, ils représentent
environ 50% de l'effort militaire de la planète. Dernier
point pour conclure, quoi que l'ouvrage ait été largement
repris par des anti-américains récemment, l'auteur
prend bien soin de préciser à de multiples reprises
qu'il ne s'inscrit pas dans une démarche aussi simpliste.
Selon ses propres termes, "ce dont le monde a besoin, ce n'est
pas que l'Amérique disparaisse, mais qu'elle redevienne elle-même,
démocratique, libérale et productive".
© Louis
Capdeboscq
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